48 HEURES D'UNE MERE

Je reviens des prisons de Strasbourg et de Rouen, où je suis allée visiter mes fils au parloir, ces dernières 48 heures.

A peine rentrée de vacances, j'ai dû sauter dans un train dès 8 heures du matin à la gare de l'est, qui se trouve à l'opposé de mon domicile, situé à Saint Maurice dans le Val de Marne, que du bonheur !!

C'est dans un train Corail, vieux et poussif que nous entamons le voyage, la climatisation est réglée en dessous de 15°, ce qui est super agréable quand il fait froid et qu'il tombe des cordes comme c'est le cas actuellement.
Tous les gens présents dans le wagon cherchent un moyen de se réchauffer, soit à l'aide de pulls ou de vestes, pour ceux qui ont eu le temps de regarder la météo avant de partir, soit comme moi, par un recrocquevillement stratégique au fond du siège, qui me laissera quasi paralysée au bout de 4 heures et demi de voyage.
Pour l'heure, j'attends la voiture bar qui a été annoncé il y a presqu'une heure pour pouvoir prendre ma trithérapie que je dois impérativement prendre avec une collation. A peine arrivée, je saute dans un taxi, direction la prison.
Une fois à l'intérieur de la taule, comme d'habitude depuis deux ans, je suis mise à l'écart, je passe les portiques de sécurité détecteurs de métaux sans aucun problème, lorsqu'une surveillante vient vers moi, pour me passer à la « poèle à frire », autre détecteur de métaux, de proximité cette fois.

Je rappelle que je vois mon fils derrière une vitre en plexiglas, qu'aucun contact physique avec celui-ci n'est possible, je ne comprends donc pas l'intérêt d'une telle démarche.
A moins d'être moi-même suspectée de vouloir commettre un crime ou un délit, auquel cas précis, il conviendrait de me mettre en examen ou bien d'exclure ce genre de mesure rédhibitoire, m'excluant du groupe des familles dont je devrais faire partie.

J'oublie un moment ma déconvenue pour ne retenir que cet instant quasi magique, lorsque Christophe arrive dans la cabine du parloir. J'ai tant de choses à lui dire, que les mots se bousculent dans ma tête pour venir mourir sur mes lèvres censeurs obligatoires, j'ai tellement envie de le serrer dans mes bras que la tête me tourne !

Que de frustrations, de non-dits, d'émotions emprisonnées, derrière cette immonde vitre où même nos rires forcés rebondissent, me privant de mon enfant. Montant total de l'escapade :120 euros, train, taxi et bouffe comprise.

Mais de quoi devrais-je me plaindre, Christophe n'est il pas un individu dangereux puisqu'il a essayé de s'extraire de ses 37 années de prison, aidé par son petit frère venu le chercher à l'aide d'un hélicoptère, au dessus des prisons de Fresnes ?
C'est ce qu'indique pourtant l'échelle de dangerosité de la justice, qui détermine l'évasion comme bien plus dangereuse que le meurtre en série.
Ceci n'est en aucun cas un jugement moral ou de valeur, c'est juste le triste constat d'une mère qui subit l'ire vengeresse des institutions.

De plus l'évasion ne cadre pas avec la politique actuelle du tout sécuritaire, qui fait actuellement étalage de son pouvoir et de sa toute puissance...

Le lendemain matin, départ pour la prison de Rouen, cette fois ci c'est à la gare Saint Lazare que je prends mon train. Je suis claquée et question stress rien ne m'est épargné !
Au téléphone on m'a dit de venir une demie heure avant l'heure du parloir, en l'occurrence j'ai rendez-vous à 13 heures.
Je me pointe donc devant la prison dès ma descente du train, après avoir avalé un petit déjeuner succinct dans la 1ère brasserie venue, histoire de prendre ma trithérapie que j'ai oubliée dans la précipitation, puis je file en taxi vers la prison.

Il n'y a personne devant la porte de l'établissement situé sur un grand boulevard, et malgré mes coups de sonnette répétés, la porte de la maison d'arrêt reste désespérément close.
La moitié des types passant en voiture sur le boulevard, me reluquent avec concupiscence, il y en a même un immatriculé dans l'Isère, qui descend de sa voiture pour venir me parler, bien que je sois vêtue de façon classique ils doivent me prendre pour une pute, vu que je suis seule sur cette portion de boulevard à faire les cent pas, attendant mon parloir.
Vers 1h15, la porte s'ouvre enfin sur quelques familles qui viennent d'arriver, je pénètre enfin dans la salle d'attente et je m'assois en attendant qu'on appelle mon nom.
Je suis hors de moi !

Tout à coup une femme se dirige vers moi, regarde mes escarpins et me dit que je vais être obligée d'enfiler d'immondes savates qu'elle me désigne sur une étagère face à moi, car mes chaussures risquent de sonner au portique de sécurité.
Je dis non sans réfléchir, enfiler ces horribles nids à microbes, verrues plantaires, champignons et autres joyeusetés de même ordre est au dessus de mes forces. Je n'ai pas d'immunité puisque j'ai le VIH depuis 24 ans. (ma fille de 24 ans est née séropo en 81) je ne dois prendre aucun risque contaminant, à fortiori j'ai assez de mes propres problèmes de santé.
Il est hors de question que je déroge à mes règles d'hygiène, c'est à l'AP, en charge de nombreux visiteurs de prendre les mesures d'hygiène qui s'imposent.
Quitte à copier les états unis et leur politique ultra sécuritaire, faisons le jusqu'au bout, à savoir que là bas, jamais ce genre de problème ne se poserait vu les risques pathologiques encourus par le (la) visiteur (euse) dans ce pays, qui compte autant de procédures que d'habitants !

Le maton en charge du parloir me dit que je ne rentrerai pas ni pieds nus comme je le lui ai suggéré, ni sans les savates, que je ne verrai pas mon fils etc...Je lui rétorque que ce n'est pas grave qu'il lui expliquera que je n'ai pas eu le droit de le voir juste parce que j'ai refusé d'attraper des maladies.
Qu'il devra également expliquer cela à son directeur qui depuis l'arrivée de Cyril déploie des trésors de diplomatie pour que tout se passe pour le mieux dans son établissement.

En effet, Cyril a déjà fait quelques mois l'année dernière dans cette prison où il est resté trois mois au mitard soit 90 jours dans moins de 4m2, sans en sortir une seule journée, alors que la loi ne prévoit que 45 jours de cette mesure coercitive dans les cas les plus graves.
Tout cela parce que la femme de Cyril venait d'accoucher d'un bébé de 960 grammes soit moins d'un kilo, et que Cyril ne supportait pas l'idée que son bébé prenne des risques dans les transports en commun pour venir le visiter. Il a fini par avoir gain de cause à l'issue de ces 90 jours, comprenant sa date anniversaire, noël et le jour de l'an, joyeuses fêtes ! Je finis par retrouver une paire de tongs au fond de mon sac dont je n'avais vidé la totalité du contenu, la veille, en revenant de Strasbourg qui clot l'incident,une demie heure plus tard.

Une fois dans la cabine de parloir je serre mon enfant contre moi, ou plutôt c'est lui qui me serre dans ses bras en m'embrassant dans le cou, il m'embrasse pour deux car il sait que son grand frère ne peut pas le faire à cause de l'hygiaphone.

Je reste environ une bonne heure et demi avec lui, il me raconte qu'en arrivant à Rouen, il avait directement entamé une séance de sport dans sa cellule histoire d'évacuer le stress lié au transfert, qu'il avait descendu une bouteille d'eau d'un trait à l'issue de sa séance et qu'il lui avait trouvé un goût bizarre.
Juste après il a été pris de nausées, de maux de ventre, et de migraine persistante jusqu'à aujourd'hui par intermittence, pour cette dernière.

Il en a parlé à l'avocate il y a quelques jours lors de sa venue au parloir. Il ajoute que c'est une des trois bouteilles d'eau ramenées de Fleury Mérogis avec lui dont il est question, il ajoute alors que je lui désigne un maton que j'ai trouvé courtois en arrivant au parloir que celui-ci lui avait mis des asticots dans sa gamelle alors qu'il était au mitard l'année précédente !!!

Coût total de cette nouvelle escapade : 100 euros et un bon kilo de perdu...

Je repense à Christophe qui m'a demandé un mandat pour la 1ère fois en dix ans, il n'a bientôt plus de baskets et je ne peux même pas lui envoyer le mandat salvateur qui est passé dans les billets de train. Strasbourg déjà l'année dernière, Lyon, Aix en Provence, Grasse, Moulins, Perpignan, Strasbourg de nouveau ainsi que toute l'Ile de France, du pur tourisme carcéral responsable de mon dénuement, du fait que je vais bientôt perdre mon appartement. Je ne touche que 540 euros par mois.

Je pense à tous ces incarcérés qui n'ont rien ni personne, et je me dis qu'intra-muros le fossé social est le reflet de l'extérieur, il devient un véritable ravin au bord duquel de nombreux indigents sont en perpétuel équilibre. Impossible pour eux de se torcher le cul, d'avoir du sucre ou du café sans la magie des euros ! Exit les petites touches de mieux être à défaut de confort. C'est en ces lieux qu'on imagine les différences sociales gommées, et bien non ! La prison renferme en son sein le trait indélébile et à peine grossi de toutes les inégalités.

Quant à la longueur infinie des peines, transfuge né de l'accouplement entre veuve noire et socialisme, perfusions d'oubli, hypocrite alternative à la peine de mort. Temps infini de la peine qui les renvoient de la solitude à la haine, de l'humiliation et de la frustration à la rébellion, du désespoir à leurs chaînes. A cela s'ajoute cette excision de la sexualité arrachée aux lèvres de la liberté et qui est une forme de torture.

Et la famille dans tout ça ? COUPABLE ! Elle prend le train ou fait le plein, gobe des anti-dépresseurs ou des trithérapies, elle s'use, elle pleure, s'excuse, courbe l'échine ou espère. Elle croit en des jours meilleurs qui n'arrivent pas, elle est la victime de ce terrorisme institutionnel, cette guéguerre bactériologique en forme de savates ou autres passages obligés pour accéder au parloir libérateur d'émotions, quand celles-ci, ne sont pas condamnées à flotter de part et d'autre d'une sombre vitre.

Le seul côté humain que je reconnaisse à la justice, est son travail sur le génome du même nom. Elle pourra ainsi, identifier les groupes d'individus, ayant des « prédispositions » à la délinquance, de façon à pouvoir les condamner avant qu'ils ne commettent un délit, façon Minority report » comme c'est actuellement le cas pour ma fille coupable d'avoir deux frères délinquants. Elle est même condamnée à mort avant d'être jugée ! Au lieu d'être citée comme un modèle de courage, 24 ans de sérologie HIV ce n'est pas rien, surtout issu d'une contamination mère enfant, la justice s'acharne à appliquer sa « charia » institutionnelle.

En l'envoyant à mon instar, s'user dans des trajets mortifères. La justice précipite ainsi le pronostic de morbidité, lié à ce type de pathologie. Soit en quelque sorte, une mise en danger de la vie d'autrui, de non assistance à personne en danger.

Catherine
catherine2005@hotmail.fr
48 HEURES D'UNE MERE
# Posté le lundi 18 juin 2007 12:22
Modifié le vendredi 15 février 2008 10:31

INTERVIEW ARTE: JOUR DE PARLOIR

INTERVIEW ARTE: JOUR DE PARLOIR

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2003 ARTE: JOUR DE PARLOIR,Catherine a deux enfants en prison...
Elle va au parloir ,accompagner par Joseph Beauregard.
Un GRAND reportage a écouter absolument !!!!!
===>>>ARTERADIO<<<===

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# Posté le lundi 18 juin 2007 10:01
Modifié le vendredi 15 février 2008 10:32

LA GRAPPE

LA GRAPPE



La Bouche était déjà dans la tombe et, de mépris, cracha dans l'½il !
AHB

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Il marchait sereinement ans le champ fauve tacheté de gouttelettes rouges au c½ur de noir coagulé, cueillant pour son poing serré un bouquet de coquelicots. Toutes les trois-quatre enjambées, il se baissait et, en de courts zigzags, avançait vers l'objectif.

Sur la tête, son bonnet de laine est roulé au plus haut crâne, façon kippa. Ne pas attirer l'attention sur ses mouvements, ne pas devenir la ligne de mire, le témoin mobile sur l'étendue plate, désignant ses deux amis à plat ventre à la lisière du maigre petit bois.
Lui à l'abordage, ils suivraient dans un sprint digne des Jeux olympiques. D'ailleurs, tous trois espéraient la médaille d'or tout en sachant que celle de plomb leur était promise.

Elle souriait dans le soleil, fredonnant « trois petits tours et puis revient ».
L'½il toujours aux aguets, pour entretenir sa vue d'aigle, elle observait machinalement ce petit bonhomme qui cueillait un bouquet dans le pré.
Elle pensa à sa mère et se fit la promesse de ne pas oublier la fête des Lapines - la nouba des bonnes pondeuses. Son côté italo-anarchiste lui réglait automatiquement la cervelle comme une horloge.

La petite aiguille sur la petite histoire, et la grande sur toutes les majuscules heures H.
C'est certainement cet état d'esprit permanent qui l'avait poussée à prendre physiquement de la hauteur et à choisir ce drôle de métier : pilote d'hélicoptère.
Elle caressa tendrement son insecte volant et, enfin, regarda sa montre. Ses clients devaient avoir paraphé les contrats et n'allaient plus tarder à apparaître sur le perron de la maison de maître.

La pelouse sirotait sereinement la rosée du matin et le soleil frappait la rutilance de l'hélicoptère, brillant de tous ses chromes et de toute sa surface de Plexiglas.
Bientôt, l'énorme ventilateur brasserait l'air chaud.

Dans son dos, soudain, une pression, une voix métallique qui vibre.
Tout de suite, elle sut que le cueilleur de coquelicots n'allait pas lui conter fleurette.

- Tout ira bien.

Masqué par elle, les yeux vifs et mobiles dans les trous de son bonnet improvisé cagoule, il fixait le perron où s'amassait un petit groupe d'hommes qui s'étreignaient dans une parodie d'amitié, d'embrassades, se tapotant le dos à la recherche du meilleur endroit où planter un canif empoisonné.

Les hommes d'affaires ne s'occupaient pas du petit personnel - à qui ils confient pourtant leur santé, leur vie et parfois même leur descendance.

Elle murmura la réponse à sa propre question tue :

- C'est pour faire un tour ?

- Tout ira bien.

Les deux autres hommes arrivaient, essoufflés et tendus d'avoir cavalé en apnée, les dents serrées sur les battements du coeur.
La cagoules noires moulaient au plus près leurs crânes en têtes de mort.
Elle ne put s'empêcher de les trouver beaux et un slogan traversa son esprit : No PASARAN.
Elle chercha une caméra invisible, tendit l'oreille à un « Coupez ! »

Elle avait plusieurs fois fait de la figuration pour le cinéma et déroula la possibilité d'une fiction pour faire face à la réalité. Arrivé près d'elle, le deuxième homme lâcha dans un souffle : « Putain ! »

Elle ne put retenir un féministe :

« Moi, c'est Catherine. »

- Tout ira bien, répéta le premier homme.

Le troisième homme, tandis que le deuxième chargeait le lourd sac dans l'habitacle, ajouta :
- Comme sur des roulettes ! Soyez pro, et on sera OK...

Catherine put enfin les regarder tous les trois et tenta une diversion, tout en sachant exactement ce qu'ils voulaient.

- Ce sont des biznessman, ils n'ont que des papiers, pas de liquidités.

- Ce qu'on veut ne s'achète pas avec de l'oseille.

- On décolle, madame.

Le premier homme hésita par réflexe, non pas la panique, mais juste l'appréhension du vertige. Une couronne de sueur avait inondé la cagoule de tissu du troisième homme. C'était un baptême de l'air pour eux tous.

- Et après ?

Elle posa la question sans avoir la gorge nouée. Elle avait attendu d'avoir la main sur le manche pur défaire le n½ud.
Tout se dénouait lorsqu'elle se préparait à piloter. Son cerveau décollait bien avant elle et lui donnait parfois l'impression de piloter de l'extérieur, comme dédoublée.
D'ouvrir le ciel, en avant-garde ou en guide, à l'appareil. Le trio était heureusement tombé sur une pro.
Une vraie, avec cette petite touche de folie qui la faisait artiste. Ils avaient tiré le bon numéro pour ce voyage sans billet.
Le groupe d'hommes d'affaires tourna une même tête d'hydre capitaliste inversée, une gueule pour plusieurs corps, quand les rotors moulurent le silence, amorçant le décollage de l'hélicoptère. Ils levèrent les bras en sémaphores pour taxis et les pales lancèrent un éclat de soleil qui leur déchira les pupilles.
Ils ne virent rien dans la bulle de pilotage et ne cherchèrent pas plus loin.
C'étaient bien des affairistes et rien que ça, non des hommes d'honneur qui se seraient inquiétés pour cette femme seule qui s'envolait inexplicablement. L'un d'eux regarda sa montre et invita les autres à rentrer.
Il rassura circulairement son petit monde d'un rictus pour expliquer que la pilote avait sûrement ses raisons pour effectuer un petit galop d'essai avant de revenir les chercher.

Car, quoi ?

Elle ne pouvait les laisser là, et puis, il resterait de nombreuses viennoiseries, quelques litres de café et de jus d'orange. Ce serait idiot de gâcher... On téléphone ? Non, non... Elle sait bien ce qu'elle fait.
*
- Tu ne peux pas me laisse là.

En sortant du parloir, Cyril n'a que cette phrase en tête, qu'il se répète exactement trente fois.
Le nombre d'années que son aîné doit purger. Son frère de 32 ans en a déjà 62 lorsqu'il le fixe dans les yeux.

Trente ? Le nombre de Judas.
Cyril en a 26, 2 + 6 = 8.
Que symbolise huit ? Un zéro monté sur un autre, l'un cherchant à baiser l'autre ?
26 ans et toute la mort devant lui.
*
- Quelle prison ?
Elle avait demandé si doucement qu'ils crurent lui en avoir parlé les premiers. Elle lisait dans les esprits ? Puis ce fut évident que c'était l'évidence même. Cyril souriait sous sa cagoule, et encore plus lorsqu'il décolla un coquelicot clandestin embarqué sous sa semelle. La fleur avait bien résisté et n'était presque pas abîmée. Il la cala à la boutonnière de son blouson.
Un de ses complices la regarda, y vit une tâche de sang. Il se signa.

- Quelle prison ?

- Fresnes, madame...

- La mafia ?

- Non, non, madame... L'amitié.

Tout en notant la rude politesse du madame dans son carnet de bord intime, elle fit une moue de déception.
Al Capone ? C'était pas pour demain.

Cyril parla vite et fut, à partir de cet instant, le seul à prendre la parole.

- Ils ont ordre de ne pas ouvrir le feu, madame, il n'y a rien à craindre. La ministre de la justice l'a dit.

On passe au-dessus, on cueille. On rentre, et vous, on vous laisse. On est casher, soyez halal... et on s'entendre bien.
*
- T'es vraiment un chiffon !

Cyril baisse la tête... Déjà cinq ans et il n'arrive à rien. Il a vu Françoise Heullan ?
Oui. Il a vu Michel Glaume ? Oui, oui, oui...

- Alors merde ! Qu'est-ce qu'il y a ?

Il y a que ces deux-là donnent des rendez-vous.
Décommandent puis en redonnent et posent des lapins.

Je n'ai pas pu

Confiance.

Pas de problème.

Patience.

Distributeur d'excuses.

Et sur tout ça, ils emballent leur parole dans un ou deux billets, des grosses coupures toutes neuves, une pour Noël et l'autre pour l'anniversaire.

Décembre et août... De quelle année ?

Il faut attendre

La logistique.

C'est pas une balade.

Ni un jeu d'enfant, il faut les hommes et les armes.

Les secondes se trouvent plus facilement.

Bien sûr, l'Amitié.

Ah la la ! On ne peut pas tout demander à un ami sinon on ne le considère pas comme un ami si on le met en danger.

Pas Vrai ?

Pour sûr.

Et comment !

Il y a des défections.

Untel ?

Il s'est fait arrêter.

Fou rire.

Il s'est dénoncé lui-même pour avoir un alibi.

Combien ?

Dix-huit mois.

Il a pris Dix-huit mois pour ne pas venir.

Des certificats médicaux ?

Est-ce que celui-là a donné un certificat médical pour ne pas venir ?

Il est puni par où il a péché, Jojo-la-Gâchette.

Ses index ont chopé des panaris ?

Non, non, il a attrapé des hémorroïdes !

Ca rit jaune dans la boîte à couper les c½urs en deux.

Putain de parloir... et Hygiaphone en plus, comme au bon vieux temps des QHS pour les hommes HS, nouvellement siglés, puisqu'il faut mal vivre avec son temps à purger, et subir la modernité. Détenus.
Particulièrement. Surveillés : DPS. Ca sonne dur, ça fait mec.
Ca pose un homme pétrifié d'une lave à petit feu, ça le durcit pour deux éternités, sans confusion de haines.

Et Untel ?

Rangé avec femme divorcée t enfant reconnu.

Tout pour ne pas répondre présent.

Oui, avec un chien en option.

Et l'autre dont on ne dit jamais le nom ?

Ah lui ? Il dit qu'il est trop connu !

Les flics viendraient direct le serrer, le lever, l'enchrister...

Bon, non, ça va comme ça, le dico d'argot.

Le Bottin des Hommes, avec un grand H, renferme de moins en moins d'abonnés, quasiment tous se mettent sur liste rouge.

Pas besoin de folklore en plus...

C'est plus des voyous mais des séries noires sur deux pattes.
Des livres d'images, d'icônes vachement sages.

Alors, QUI, QUI, QUI, QUI ?

- Les mômes du quartier ? Ils ont tous ton nom aux lèvres. Ils veulent tous bouger pour toi.
Mais, trop jeunes, trop fous, trop cons.
Il faut de la compétence et pour une gorge profonde l'éléphant adresse sa demande de pipe à la girafe, pas au lapin !

- Surtout pas à Rabbit : c'est pas une bouche qu'il a, c'est un taille-crayon.
Ca rit encore un peu moins jaune, un peu plus soleil, ils se font un dessin d'enfant et vas-y dessine-moi une girafe, j'aurais out le temps de la peigner.

- Et lui ?
Lui ? L'ami d'enfance qui a tourné honnête ?
Lui, le copain fifty-fifty pour tout, et constant, ses bonbons comme ses clopes, puis sa table ouverte comme ses clefs prêtées.
Oui, lui.
Celui dont on se foutait gentiment, mais trop souvent avec ses fiches de paie récurrentes. Le cave, mais toujours droit.
Oui. Lui.
Celui-là qui amenait Maman au parloir, le jeudi pour moi et le mardi pour toi.

Lui ?
- Comment j'ai pas pensé à lui...
Parce qu'il avait honte rien que d'y songer à ce vieil ami éternellement en culottes courtes, qui pleura son amour perdu.
Qui picola seul son RMI deux ans durant.
Qui lui écrivit une carte à laquelle il n'avait jamais répondu - je n'ai pas besoin de te voir ici pour te savoir là - de l'hôpital où il était coincé, comme sous la machine de l'usine le jour où...
Lui ?
*
- Salut. Totophe m'envoie.
Et lui hoche sa tête handicapée.
- Quand ?
*
Elle s'imaginait louvoyant entre les nuages comme un grand requin blanc prédateur des petites sardines en banc suffocant au fond, dans les abysses sociaux.
Elle pouffa en visualisant ce qu'elle était vraiment : un requin-marteau. Puis, tout en faisant basculer l'appareil vers les murs d'enceinte, elle mit très sérieusement en doute la nécessité d'une nouvelle décennie de psychothérapie.
Si elle en réchappait, elle se sentirait guérie du blabla des complexes en se plaçant dans l'essentiel, là où elle était réellement aujourd'hui, au-delà de la prétention et en deçà de la modestie : un univers mental où il n'est plus question que de vie ou de mort. Elle se sentit, à ce moment-là, et pour la première fois, non plus otage mais responsable de la vie de ses passagers. Elle venait de régulariser la situation.
Elle se tourna vers eux avec un immense sourire :

- Parés, les garçons.

Et hurla au-dessus des cours de promenade de Fresnes :

- ! Hasta la victoria siempre !

Que Cyril traduit en couac vocal par un « banzaï ! »

Le compagnon et le camarade médaillés de l'amitié se regardèrent, acceptant ce rituel instinctif, symbolique de l'acceptation d'un seppuku commun. Ils étaient tous quatre dans le même ventre, les tripes mises en partage. En cas de merde, ça fera un chié butin. Elle pensa qu'il sera temps plus tard de redevenir la victime, une fois les pieds bien sur terre. « J'ai le manche ! », bougonna-t-elle dans une mauvaise imitation d'Al Pacino jouant Tony Montana.

Ce, au moment où, contre toute attente, le mirador ouvrit le feu - sans sommation pour cautériser les futures cicatrices.
*
- Une gonzesse !
Qu'il lui dit, désespéré de ne pouvoir empêcher sa bouche formuler les mots.
Une gonzesses qu'il voit en face de lui au lieu de son frangin et attention pas une Nadine [1] ! Pas une Martine [2] ! Pas une Antigone ? Connaît pas cette meuf, le Cyril.
Les deux autres, oui. Sainte Belle et Diva Cavale mais... Antigone ?
Celle qui préfère mourir que d'abandonner le cadavre de son frère. Pour sa dépouille, juste pour sa charogne, elle va casse-pipe, à la condamnation, à l'exécution.

Antigone, mon ami, mon frère... Antigone, une petite ado.
Une gamine de neuf-trois, si elle avait vécu à notre époque avec un oncle Capo-di-tutti-Capote !

- Tu vois, elle a fait pour un mort ce que tu ne fais pas pour un vivant. Viens pas sur ma tombe chialer ton amour...

- Moi, putain, je te donnerai un rein moi, deux yeux moi si...

- Oui, mais...

- C'est ça, oui mais.

Et le parloir se termine.

Dans le RER, il pense à Antigone, et soudainement lui revient Andromaque, lorsqu'il s'est arrêté en classe de 3è.
Il faut choisir la vie, pas la mort. Oui mais... Andromaque vieillit et meurt - insuicidée - sans goût de la vie et traître à son amour.

Le vrai drame que de survivre à la tragédie.

Ah putain, c'est dur la fraternité.

En rentrant chez lui, un message de la maman.

- Comment va ton frère ? Appelle-moi, mon chéri...

Cyril fuit le répondeur et prend son courage à deux mains pour pénétrer dans une librairie afin d'acheter... Heu...

- Vous avez Molière ?

- Quelle pièce voulez-vous ?

- Antigone, s'il vous plait...

- Ah, ce n'est pas de Molière, monsieur. Le moderne ou l'antique ? Sophocle ou Anouilh... ?

- Filez-moi le remake le plus récent... Merci !

*
Un coquelicot a fleuri sur le genou de Cyril et son arme, fusil d'assaut, s'est enrayée. Il est calme, très calme soudainement. Il désengage la cartouche coincée dans la chambre et épaule tandis que tout siffle autour de lui, et que tout hurle en-dedans de lui. Le surveillant du mirador vide son chargeur sur l'hélico. Les prisonniers glapissant de joie et de terreur. Il voit son frère Christophe en bas et il lui semble qu'en tendant la main il pourrait lui caresser les cheveux dans un « T'en fais pas, t'as vu, j'suis là ! Je viens ! J'arrive... »

Il ne voit pas que la corde qui plonge dans les profondeurs de la cour de prison et qui ne touche pas le fond, malgré le poids de son c½ur qui la leste comme une ancre. Il manque, il manque, il manque... 10 mètres. Elle ne peut pas, elle crie qu'elle ne peut pas descendre plus bas, les filins anti-hélicoptère tournicotent et si la corde se prend, c'est le crash ! La catastrophe, la bombe sur les hommes murés sans aucune échappatoire.

Le mirador recharge et Cyril, pour la première fois, réplique. En plein dans la cabine et le verre blindé s'étoile. Le verre pète et devient grenade. Un éclat transperce la poitrine du surveillant, qui enfin se couche en chien de fusil. Le petit espace du mirador devient cabine de W.-C. Recroquevillé sur ses tripes lâches, le surveillant s'éparpille et se laisse entièrement aller à la puante peur.
L'hélicoptère survole les promenades une à une.
La cour de Totophe est là. Au centre, lui et son ami n'ont jamais adressé plus fervente prière au ciel. Là-haut, les anges relancent la corde. Catherine, Cathy, Kate descend au plus dangereux, frôle l'exploit mais il manque encore il manque toujours il manquera à jamais... 5 mètres. Cyril fait tonner le 45, lui-même surpris par la puissance de la détonation des petits obus. Il regarde en bas et son ½il englobe l'enfilade de toutes les courettes.

Halluciné, il imagine sur la corde tous les taulards agglutinés et remontés comme une grappe de raison au soleil. Tous arrachés d'un seul geste de liberté ! Remontés à bout de bras... Vigneron et pécheur d'hommes ! De son genou coule un vin rouge que personne n'aura le droit de boire.
Catherine n'en revient pas d'avoir ssuyé des coups de feu, et sa marche vient chercher sous son nez une morve d'indignation. Elle a mal aux dents, hyper mal tant elles crissent, effritant l'émail :

- Non ! hurle trop tard Cyril.

Le sac d'armes tombe dans la cour et les deux jeunes hommes se jettent dessus tandis que, en un point dans le ciel, disparaissent l'espoir, l'amitié et la fraternité. Cyril a mal et ne peut même pas s'agenouillez devant la défaite, son genou est éclaté et la chair ouverte fait comme des pétales. A sa boutonnière, le coquelicot est déjà fané et il lutte contre l'évanouissement.

- Non... Merde ! Fallais pas, ils savaient pas qui on venait chercher... Ils sont cuits putain... on aurait pu remettre ça. Bordel ! Revenir un jour... murmure Cyril devant ses amis, hypertendus et penaud.
Catherine ne dit rien, elle ramène juste à bon port trois enfants qui ont fait le tour de manège le plus épouvantable du monde. Elle est blanche et c'est elle, plus que son appareil, qui est sur pilotage automatique.
*
La prise d'otages dura dix-sept heures. Le surveillant du mirador n'est plus en danger. Quant au surveillant des îles, d'Outre-mer, il peut être fier de sa promotion, après avoir entendu - dans le haut-parleur du téléphone utilisé pour les pourparlers, que Totophe, respectueux de l'avis de tous, avait poussé à plein volume - l'infâme demande préalable à toute transaction aléatoire :

- Rendez-nous au moins le Blanc...

Totophe regarda les deux surveillants détenus sociaux et sut que lui et son ami étaient des prisonniers. D'un côté des hommes qu'on emprisonne et de l'autre des objets qu'on détient. Il n'eut à cet instant aucune pensée pour son petit frère car la moindre qui lui viendrait serait, au-delà de lui-même, celle du carnage et du suicide collectif. La souffrance ne pouvait déborder d'amour. Ils étaient piégés, piquetés de lumineux points rouges, une rougeole dangereusement mortelle. Christophe, condamné à trente ans de non-vie, n'était pas un tueur, pas plus que Mounir (quinze ans de peine). Ils le prouvèrent ce jour-là.

Sur place, entourée d'hommes cagoulés et surentraînés, tête basse, la maman ne sut dire que les mots des mamans. Ces mots de prisons et de guerres, ces mots d'hôpitaux et de catastrophes naturelles :

- Sauvez-le... Ne me le tuez pas.

Un des membres de cette police d'élite sentit se serrer son c½ur de fils et, psychoflic spécialisé, prit en charge de parlementer avec les preneurs d'otages. Dix-sept heures. 1 + 7 = 8.
*
- Non, monsieur, l'administration pénitentiaire a ouvert l feu en premier, me mettant en danger !

La pilote gueula son indignation sur toutes les chaînes de télévision puis, peu à peu, mit de l'eau dans son vin. L'agent pénitentiaire n'était pas un criminel, tout de même ?
Entre son devoir et sa conscience, il avait agi comme il fallait.
L'anarchisme de Kate laissa le pas à la démocrassie. Un ministre de la Justice à sa gauche, un autre de l'Intérieur à sa droite, ça en jetait tout de même. Sa photo à la une avec son appareil touché, blessé mais survivant aussi.
Elle ne décollerait plus jamais de là, se transformant, même à haute altitude, en chauffeuse de taxi au ras des pâquerettes, puisque c'est l'esprit qui s'élève, et elle avait accepté de s'abaisser à collaborer.
*
- Tu vois, petit frère, nous, c'est pas la même. Caïn tue Abel pour la reconnaissance et Romulus tue Remus pour le pouvoir, mais nous, on s'entre-tue pas pour détruire ou construire une société. TU vois, eux, ils arrivent à créer leur civilisation sur la mort d'un frère. Pas nos ! Tu comprends ? Le moindre héritage social ou divin les déchire...
Tu piges pourquoi on vit dans un monde d'enculés ? Parce que les frangins s'entre-tuent, on les a éduqués à ça... Pour ça... Comme ça. T'as lu Nietzsche ?

- Hein ? J'peux pas tout lire comme toi, t'as vu. Mais, ça y est, j'ai lu Antigone. Heu... C'est bien.
Et les deux frères se taisent.

En eux brûle la grande bibliothèque d'Alexandrie et il ne leur reste qu'un bout de poème, un haïku.

- Lui ?

- Il a dit oui. Il a juste demandé : « Quand ? »

- Que vous deux ?

- Non, il y a un troisième...

- Qui ?

- Pylade, Totophe, Pylade !

- C'est qui, çui-là ?

- Tu devrais lire Andromaque...

- De Molière ?
*
Il était trop tard pour les points de suture. Quand le délai est passé pour les travaux de couture, il y a danger d'infection. Il faut laisser la nature sculpter sa racine de chair boursouflée. Le copain nettoya la plaie au 12 ans d'âge et tendit la seringue à Cyril. Il le laissa dans la chambre, impuissant à arrêter le temps et conscient du compte à rebours enclenché sous le microscope de la police scientifique.

Cyril avait bougrement saigné, signant son acte. Il était là, sa shooteur à la main et, chose extraordinaire, incapable de se piquer lui-même. Il n'y arrivait pas, l'Enfant-Homme [3] : passer le tétanos au fil de l'aiguille lui était impossible, il bloquait tout en se foutant de sa propre gueule. Il n'osait pas se piquer, appuyant l'aiguille sur l peau sans réussir l'acte de la percer. Alors il appela le copain, et le copain compréhensif - on ne peut pas avoir du courage pour tout - piqua la fesse, sans état d'âme, pour une intramusculaire. Cyril demanda des cadeaux. Le copain pris sa commande en lui disant : « Oui, monsieur. », fit les commissions, allant d'un endroit à un autre avec mille et une précautions pour organiser la clandestinité du héros. Celui-ci disparut quelques mois dans la nature, se greffa dans des paysages de plus en plus désertifiés, et la nature le rejeta sur le bitume d'une ville... Le laissant nu, dépouillé.

Cyril K. fut arrêté...
En attente de jugement, la justice affûte une guillotine pour trancher dans le vif l'invisible lien qui les fait à ce jour concrètement frère siamois, avec un c½ur pour deux qui bat le tam-tam de la séparation t de l'isolement - dans des conditions carcérales les plus dures. Gardés par des matons prénommés Romulus et Caïn. Au procès défileront les témoins pour dire à quel point ils seraient fiers d'avoir un petit frère comme ça. D'autres diront qu'une condamnation lourde, appliquée à tel acte, porterait la noblesse du geste à un si haut degré que toutes les Légions d'honneurs se verraient transformées instantanément en médailles en chocolat.

La haine et la vengeance d'Etat s'orneront d'humanité quand le procureur jouera le sauveur, en cherchant, au plus profond de ses entrailles de fils unique et choyé, le fantôme d'un grand ou petit frère rêvé, et sa frustration réclamera une peine salutaire... pour sauver Cyril de la tentation de réitérer, récidiver, revenir tenter l'évasion ! Thérapeutique !

Une peine contre l'autodestruction qui le fera trop vieux, trop cassé, trop seul pour de nouveau gâcher son reste de crédit d'avenir venir arracher les ossements recouverts d'une peau momifiée de son frère aîné. Le président jouera sur les mots et le procureur su les chiffres. Oreste, frère de sang, et Pylade, frère d'armes, n'ayant jamais été ni inquiétés ni dénoncés, la mauvaise volonté de Cyril devait - ainsi va la justice - écoper leur peine... L'avocat général insistera sur la dangerosité potentielle du futur, car :

- Oui, messieurs-dames les jurés, il y en a deux en liberté ! Deux loups nés du ventre d'une même louve, la Révolte !

LE dernier silence sera celui des prévenus. Le frère taira le frère, laissant Abel se retourner dans sa tombe vers celle d Remus, pour tous deux se prendre dans les bras et pleurer toutes les fraternités massacrées. « Frères humains qui avec nous vivez... [4] »

Nous aurons contre vous tous nos c½urs endurcis.

Fresnes, décembre 2005



[1] Nadine Vaujour, aux commandes d'un hélicoptère, fit évader son mari Michel de la maison d'arrêt de la Santé en mai 1986. Lire le récit qu'elle fit de cette aventure : La fille de l'air (J'ai Lu) dont est tiré un film du même nom

[2] Déguisée en avocate et brandissant une grenade, Martine Willoquet fit évader son mari Charles du tribunal correctionnel de Paris en juillet 1975 ; dans leur fuite, ils prirent en otages le président du tribunal et un substitut

[3] C'est ainsi que George Jackson surnommait son frère, Jonathan, qui perdit la vie en tentant de le faire évader d'un tribunal californien, en août 1970. Peu de temps après, George fut assassiné par les gardiens de la prison de San Quentin. Lire à ce sujet ? Les frères de Soldedad (Gallimard, 1970)

[4] D'après l'Epitaphe de François Villon
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# Posté le lundi 18 juin 2007 09:55
Modifié le vendredi 15 février 2008 10:33

TEMOIGNAGE DE JEAN-MARC ROUILLANT



C'est pas moi que j'voudrais flancher devant la veuve
J'veux pas qu'on s'dise que j'ai u le trac de la lunette
Avant d'éternuer dans le sac
A la Roquette

Aristide BRUANT


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Mounir Benbouabdellah guette le long couloir du Grand Quartier. Après la fusillade, le silence n'est pas retombé, la rumeur des prisonniers assiégés ans les cours remonte comme la marée ? Puis reflue, s'éloigne, et applique à nouveau, accompagnée de la furie des coups de tabouret dans les portes des cellules. Aux fenêtres, les journaux incendiés illuminent le soir. Il est assoiffé.
- C'est foutu, Christophe !
- Non ! Je vais jusqu'au bout... Je réfère crever d'une balle que de payer trente piges.
Un des matons repose la joue sur le carrelage froid. Il a peur. Il a quitté sa stature d'homme de meute. Il est seul. Seul. Son uniforme est bien peu de chose maintenant. Il est conscient que sa vie dépend de la piètre espérance des deux emmurés vivants. Ceux-là mêmes qu'il mordait de haine quelques instants auparavant. L'autre surveillant est seul, lui aussi. Assis par terre. Il veut parler, échanger quelques mots comme si les mots avaient encore une utilité.
« LA Banane en force ! » Ce cri intérieur remonte du passé de Benbouabdellah. Il se souvient de la cage d'escalier de la cité des Amandiers. La Banane, le surnom colle si bien ici à la barre de béton légèrement incurvée. Dans le quartier de Belleville, depuis les barrières, il y a toujours eu les bandes de gamins, ceux du Pékin, ceux de Tlemcen ou de Nadaud, lui le Kabyle, était de la Banane. Et les soirs des années 1990, ceux des Couronnes bombaient en catimini le bas de la rue des Amandiers : Nik la Banane !
Christophe habitait la cité Saint-Blaise, près des Maréchaux. Il avait vécu ailleurs mais il s'était installé là en mars 1995 lorsqu'il braqua le Crédit lyonnais du boulevard Davout. Son histoire d'un autre siècle alimenta la pesse un an auparavant, lors de l'ouverture du procès.
Cherchant à arracher sa mère de la drogue, à bout, il avait repris les armes. « Je n'avais plus de solution... Je n'avais plus d'argent, alors j'ai fait ce que je savais faire. »
Le tribunal demeura sourd.
Trente ans à 30 ans. Plus d'espoir.
A cette heure, plus une once d'espérance du tout, impossible de revenir en arrière.
Des semaines qu'il attendait l'oiseau au-dessus de la promenade. Deux dimanches, trois. Peut-être beaucoup plus. Et chaque dois, il se préparait comme si c'était la dernière. Dans une heure, je volerai. Ce soir, je dormirai à l'air libre.
Douze détenus. Une file silencieuse dans l'escalier, la tête basse sous les cris des crabes. « Ferme la veste ! » « Arrêtez ! » « Sortez vos cartes »... « Ceux-là, tu les mets à la 12. » Puis le passage sous le portique de détection avant de s replacer à la queue leu leu le long du mur sale. Les c½urs de deux hommes battent la chamade. D'un même hymne de liberté. S'arracher au sens vrai du terme. Sentir le corps tiré vers le ciel. Irrésistiblement. S'élever au-dessus des trois barres de cellules. Au-dessus des deux hautes cheminées de tôle, au-dessus des pavillons de la ville, leur « Ripa », le périph, la porte de la poterne des Peupliers, vers la Seine et le métro.
L'échelle de corde est trop courte, puis les balles déchirèrent l'espace d'un pointillé chicanier. Et maintenant ils sont cernés avec leurs otages. Ils ne sortiront pas et leur vie carcéral sera un cauchemar. Quarante cinqq jours de mitard. Des mois et des années d'isolement. Et finalement ne centrale de sécurité, Moulins ou Lannemezan, jusqu'au bout.
Quel bout ? Le cancer. La folie ? A nouveau trente ans s'additionneront aux trente ans de réclusion. La peine à la peine. Tel un calcul de centenaire, il en aura soixante à faire alors qu'il n'a pas encore trente ans !
Benbouabdellah, le plus jeune, en avait quinze sur le papier, peut être s'en tirera-t-il avec quinze de plus ?
Et puis à quoi bon tous ces comptes d'apothicaires ? A cette heure, la mort rôde en cagoule noire, il faut en finir. Choisir. Tuer et mourir. Mourir ou survivre à tout prix...
*
Je ne connaissais pas Christophe lorsque ces lignes furent écrites. Je préparais alors un roman auquel le 2àè arrondissement parisien servait de décor. Celle que je prénommais Fanny, t qui me visitait au parloir de la centrale d'Arles, avait été enseignante de son compère Mounir Benbouabdellah. Dans ce livre, où je jouais du vécu et de l'imaginaire, du passé et du présent, du dehors et du pays des prisons, je pensais que leur tentative de belle avait sa place.
Pour finir, ces lignes restèrent en rade dans un tiroir comme les deux compères au mitard.
Des cavales réussissent, d'autres échouent. Les épisodes épiques rythment d'adrénaline le pouls des coursives. A l'heure des nouvelles, les galériens s'attroupent devant les télés collectives. Et le soir, lorsqu'ils sont enfermés, ils s'interpellent aux fenêtres. Un jour passe, deux... On en parle encore puis on oublie et on passe à autre chose.
Par la faute à « pas de chance », la tentative de Fresnes suit désormais un cours disciplinaire sans surprise. Christophe et Mounir ont jeté les dés comme on dépose les armes chargées de rêves de liberté. Et ils tirent les cartes.
« Passez par la case mitard, vous en prenez pour quarante-cinq jours ! »
« Passez par la cas QI, vous y survivrez quatre piges. »
« Passez par la case les « assiettes » et, là encore, aucune surprise, jamais... »
De cette histoire, j'aurais pu retenir l'image de Christophe progressant en équilibre sur le toit du couloir central. L'arme au poing. Il pousse devant lui maton. L'arroseur arrosé ou, mieux, le maton prisonnier... On pourrait en sourire. Juste retournement des choses. Pourtant, il nous est impossible de mettre sur un pied d'égalité la violence de l'opprimé et celle du tortionnaire, le geste du révolté et l'obéissance criminelle du fonctionnaire. Choisir son camp, c'est prendre parti. Et nous prendrons toujours les patins des rebelles, des sans fois ni loi et du grand méchant loup. La fraternité des aminches ne se mégote pas. Dans la compagnie, nous n'aimons ni les tièdes, ni les rabat-joie pas plus que les trois petits cochons.
En face, la justice de classe a également choisi son camp. Drapée du deuil des insoumis, elle est une pièce maîtresse du parti de l'ordre. Es magistrats condamneront « sans faiblesse » Christophe et Mounir, cela va de soi. Comme ils ne jugeront jamais les auteurs en uniformes des tabassages, des humiliations quotidiennes et des crimes maquillés. Les matons cagoulés bénéficient de l'immunité.
Je garde en mémoire une séquence qui y est imprimée à l'encre indélébile. Elle a été tournée plusieurs jours après les événements de Fresnes. Le journalisme de TF1 annonce la reconstitution de la prise d'otages. A l'entrée du domaine, le camion de transfert est bloqué par une foule menaçante. Des femmes accompagnées de matons, certains en uniforme, entourent le camion et frappent de leurs poings et de leurs pieds sur la carrosserie. L'escorte policière se fige dans une passivité complice. Un motard sourit. Sous les poussées, le véhicule tangue et chancelle. L'objective de la caméra s'attarde sur les énergumènes hurlant des insultes et des menaces de lynchage.
Oublié le message propret du syndicalisme hypocrite, celui qui, sur les plateaux télé, se pavane pour faire la retape du beau métier et de son esprit humaniste, voilà enfin révélé au grand jour le visage de la populace pénitentiaire.
Hypnotisés, nous suivons le reportage. Un frisson parcourt les détenus regroupés devant l'écran. Nos connaissons si bien ces traits haineux... ces injures. C'st leur visage, le vrai, celui qu'ils arborent les matins de transfert disciplinaire, lors des départs pour les tabassages... et des tortures, comme lorsqu'ils s'occupèrent des mutins de Clairvaux à la fin des années 1980.
L'un d'eux fut quelques semaines mon voisin de cellule au QI de Fresnes. Jamais il ne m'expliquera le pourquoi de ses séjours réguliers à l'hôpital. Comme si l'exprimer figurait une seconde humiliation. Quoi qu'il en soit et comme il se doit, je l'ai su par la bande. Des matons entrèrent dans la cellule au mitard et lui causèrent de graves blessures internes en le sodomisant avec une clef...
Au gré chaotique de leurs pérégrinations, les damnés des longues peines voyagent de QI en centrales de sécurité. Avec l'expérience, je sais qu'au rendez-vous des entraves on se croise un jour ou l'autre. Ainsi, on apprend que Momo est à Clairvaux, Gégé à la Santé. On se réjouit parce que Titi est sorti. Et on s'attriste car Dudu s'est pendu.
*
Le premier rencontré a été Cyril, le frère de Christophe, celui qui, ce jour-là, braquait l'hélicoptère. Je l'ai côtoyé un mois entier sans jamais croisé son regard. A peine si j'ai aperçu à la va-vite sa silhouette dans un couloir.
Nous étions détenus au QI du D5 de Fleury, le pire. A cette époque, une dizaine de taulards ayant participé à des évasions armées était rassemblée dans cet endroit. Inutile de faire un dessin. Il est facile d'imaginer l'ambiance disciplinaire et violente y régnant. Les verrous claquaient comme des coups de feu. Et pas une semaine sans qu'on assiste impuissant à un départ musclé, direction le mitard.
Dans ce lieu de dépersonnalisation totalitaire, je me rappelle du rituel de la salle de musculation. Nous ne pouvions jamais nous guigner sauf à l'heure du départ ou de la rentrée de la promenade. L'isolé qui déchargeait son énergie sur les poulies s'interrompait et plaçait sa bouille dans le carré vitré de la porte, tel un photomaton animé d'un large sourire. Et en passant à l'ombre de la coursive, chaque gars, l'un après l'autre, encadré de son escorte compacte d'uniformes, jetait un coup d'½il en loucedé et un discret salut.
Le lendemain, nous avions droit aux commentaires. « Je l'imaginais pas comme ça... », « Mec... T'es un vrai chibani ! » ou « T'as pas pris du poids depuis la dernière fois. » Et ainsi la voix hurlée par-dessus le mur de cours de promenade en cours de promenade prenait des traits humains.
Lorsque nous avions un poil de chance, nous nous croisions une fraction de seconde dans les parloirs. Cyril le Parisien et moi étions les rares à bénéficier de visites régulières. Une après-midi, prévenu par les cliquetis de clefs et de chaînes précédant mon escorte, il eut le réflexe de soulever son bébé près du carreau blindé de la porte.
Il m'avait parlé d'elle et attendait sa venue depuis des jours. Je savais qu'elle s'appelait Sarah Lynn et qu'elle était née prématurée des mois après son arrestation... Quelques jours après, je suis parti pour un autre QI, et lui pour celui de Rouen... et d'autres... et encore d'autres jusqu'aux jours d'aujourd'hui.
A la centrale de Lannemezan, Christophe pose son balluchon sur le carrelage sale d'une cellule du quartier arrivant. La nouvelle court déjà la détention.
- Le gars de la tentative de Fresnes est arrivé...
- Il est sorti des QI ? Mais ça fait combien de temps ?
Le vieux ratier réfléchit en fronçant les sourcils...
- En 2002, j'étais...
- Quatre ans... Ouais, quatre ans d'isolement, c'est le tarif ! S'ils le jettent en détention normale, c'est qu'il va bientôt passer aux « Assiettes »...
- C'est connu, ces messieurs ne font rien pour rien, reprend l'ancien après un bref silence. Il débarquera dans notre bâtiment jeudi prochain...
- T'as raison, il a le profil du Bronx.
Et sans surprise en effet, le jeudi suivant. Christophe pousse son chariot vers le bâtiment A. après quelques matchs de football et autant de parties de volley au cours desquelles il enrage copieusement de s'incliner face aux chibani, il se rapproche de nous. Pourtant, il se coule avec difficulté au rythme interminable de la grande traversée. Sa longue carcasse déborde d'un trop plein de vie. La perfusion vénéneuse de la guillotine moderne n'a pas fané son hémoglobine écarlate. Son esprit se débat et nie la mort lente. Mais en centrale, tout semble finir. Et comme la marée, les jours passent et reviennent, toujours les mêmes. Plus on rame vers l'autre rive, plus le port s'éloigne. Les peines s'allongent. Il n'y a plus d'horizon. On finira tous par crever du scorbut des relégations.
Quand ils m'ont condamné, je devais faire à peu près quinze piges. Aujourd'hui, j'en ai fait sept de plus et je ne vois pas le bout... A chaque tour de passe-passe du JAP [1] j'en prends pour deux piges de rab.
*
Assis sur le banc de béton, Christophe écoute le vieux Robert. Lentement, il se tourne vers moi et parle haut avec des intonations de titi de Paris.
- Je ne m'y habituerai jamais...
- A quoi ?
- A ça... Et il dessine un large mouvement de la main. A la fuite des jours, à la non-vie des clapiers, au plus de chance de crever en taule que de revoir le dehors... Non, je ne m'habituerai jamais !
- Aucun d'entre nous ne s'y habitue, qu'est-ce que tu crois. Au début, on se dit qu'on le fera pas, qu'on trouvera une solution... et puis on tente la belle, une fois, deux fois... QU'on paye ou non le coup, on est marron. Le temps passe. Une heure après l'autre, les mois se transforment en années et on se dit qu'on est arrivé trop près de la sortie pour grimper au mur...
Une moue aux lèvres. Son regard se perd sur la vague de ciment gris.
- je n'aurai pas dû me rendre... SI j'avais tiré dans la tronche des deux matons, les flics m'auraient flingué. Finita la commedia ! Il n'y aurait jamais eu de suite... j'aurais tiré la carte « Recevez une balle dans la tête et reposez en paix au Père-Lachaise ».
- Combien de fois je me suis dit la même chose... J'aurais dû me faire péter avec le stock de dynamite et j'en emportais quatre ou cinq avec moi... Mais je ne l'ai pas fait, comme tu n'as pas grillé les crabes de Fresnes.
« Ca n'a rien de rigolboche de faire le poireau, le flingot dans les pattes [2] » car les prisons sont les cimetières de l'espérance. Des crimes s'y mijotent que les maîtres n'ont pas appris à connaître. Sans surprise, certains épisodes s'écriront en lettres de sang et de ressentiment, telle est la loi du pays sans foi... Le pays du dedans.

Jan-Marc Rouillan



[1] JAP : Juge d'Application des Peines

[2] Le Père Peinard, 1890
# Posté le lundi 18 juin 2007 09:49
Modifié le vendredi 15 février 2008 10:34

LETTRE DE CHRISTOPHE A SA MERE,FEVRIER 2006

A mes frères, dedans comme dehors. Ils se reconnaîtront.

Edward BUNKER
La Bête contre les murs



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Lannemezan, le 27 février 2006

Ma chère maman,

J'espère que tu vas bien, le mieux possible en tout cas, je ne m'inquiète pas outre mesure car je sais que tu es une guerrière, c'est de là que te viennent ta ténacité et ton courage. Je t'embrasse très fort en te serrant dans mes bras.
Tu peux constater que je fais un immense effort en écrivant cette lettre que tu me réclames depuis des lustres à propos de l'isolement et de la famille - décidément, j'ai du mal à raconter l'inénarrable et la noirceur du système carcéral qui n'est conçu que pour briser.
Tu me demandes d'apporter mon regard sur le traitement des liens familiaux intra-muros, de la façon dont ceux-ci sont maintenus par le système judiciaire et carcéral, si la réalité colle au discours édulcoré des politiques sur le sujet.
Le seul véritable lien viable sur le long terme pour une personne incarcérée, c'est sa famille et ses proches en général - je dis bien le seul lien, ce qui peut-être lu ici à double sens. En effet, si ce lien permet de tenir la tête du prisonnier hors de l'eau durant la détention, souvent il peut être aussi une entrave quand il devient un moyen de pression. Tout le reste est superficiel, voire néfaste - tout cela est très bien mené par l'administration pénitentiaire, qui n'a qu'un pas à franchir si elle décide de noyer le peu de mecs qui résistent ou flottent à la surface d'une humanité qui n'est autre qu'un concept intra-muros - en aucun cas un principe de vase ouvert sur la vie. Ce pas et plusieurs autres ont été essuyés sur le seuil de tolérance des quelques hommes dont je fais partie, en essayant d'enfoncer les portes de nos dernières résistances. Ils m'ont montré que l'homme est réellement un loup pour l'homme lorsqu'on lui accorde un quelconque pouvoir. Que tous ces pas, franchis allègrement, sont comme une marche funestre et mortifière, portée par un pas de l'oie vengeur, bottant les fesses des droits de l'homme, sur le tempo sécuritaire.
Silence, on torture...
*
En 2003, à mon arrivée à Strasbourg, soit dix ou onze heures de train aller-retour de mon lieu d'instruction, alors que je préparais pour ma visite familiale mensuelle, une dizaine de surveillants et de gradés m'ont escorté jusqu'au lieu prévu pour les visites. Habituellement, ils sont quatre au maximum - ça m'a intrigué mais j'étais loin d'imaginer la surprise concoctée par le juge et ses supérieurs hiérarchiques. Je suis arrivé sur la première rangée de parloirs réservés aux punis (ce que je n'étais pas encore à cet instant), ceux-là même qu'on affuble d'un parloir séparé en deux sur toute sa largeur - enfin tu sais ce que c'est un parloir Hygiaphone, avec double vitrage en Plexiglas interdisant tout contact physique.
A peine entré dans la cabine, je découvre mon amie derrière une de ces fameuses vitres crasseuses et opacifiées par des années de non entretien. Je me retourne vers les surveillants et je leur dis qu'il y a une erreur - ils se rapprochent de moi, prêts à me sauter dessus à la moindre velléité de rébellion ? A ce moment seulement, je comprends la présence des dix portes-clefs... Après une petite échauffourée, j'entre dans ce maudit parloir afin de réconforter mon amie - de rage, de colère et d'impuissance, les larmes me sont venues ainsi qu'à mon amie, qui dans l'incapacité psychologique et morale de me voir dans un aquarium - ce sera la dernière fois que je la verrai après huit ans de visites ininterrompues. La justice et l'administration pénitentiaire auront donc réussi un coup de maître, du moins le pensaient-elles, puisqu'un de mes proches craquait. D'après leur noir calcul et au vu de l'énergie dépensée pour me briser, j'aurais du craquer aussi - surtout quand ça a été au tour de ma fille de me voir dans de telles conditions et qu'ensuite je l'ai perdue à cause de cette ignoble mesure, c'est trop douloureux pour que je puisse te parler d'elle.
Décrire ce que j'ai ressenti est de même nature qu'expliquer la différence entre savoir ce que fait un coup de couteau et se le prendre physiquement : l'indicible et l'horreur ne se racontent que lorsqu'ils ont été digérés. Pour l'heure, je n'ai pas encore la distance nécessaire pour cela et probablement, ne l'aurai-je jamais !
Silence, on torture...
*
Le pire ou le plus pervers (marques déposées par l'administration pénitentiaire), à l'issue de ces parloirs Hygiaphone, ce sont les fouilles à poil avant et après la visite, alors que je n'ai pas la possibilité durant celle-ci e vous toucher ou de simplement vous embrasser - c'est à hurler de rage et d'impuissance. Normalement, les cancrelats, les cloportes et autres vermines se cachent dans la frange, la pourriture, la merde et autres lieux tout aussi repoussants - en prison, ils se cachent derrière leurs uniformes et se protègent à l'ombre de l'inertie complice d'une justice acquise à leur cause de cette milice intra-muros. Un goût de ranci, millésimé 39-45, pétille de leur lâcheté réactionnaire. Dans de telles dispositions d'esprit, la Turquie et la Moldavie sont battues à plate couture au hit-parade de la honte !!!
Bref, les choses étant ce qu'elles sont, et bientôt pires la seconde description que je vais tenter d'entreprendre concerne l'extraction par les prisonniers de toute trace de rédemption, de pardon et autre compassion face à des être humains se rendant coupables de telles extractions.
Après avoir « visité » plusieurs quartiers d'isolement dans un turn-over issu du tourisme carcéral, en un tour de France et de Navarre - toujours contre mon gré et dans des conditions dignes du Moyen-âge-, je débarque à la prison de Luynes (Bouches-du-Rhône) un beau jour du mois de juin 2004. Quelques jours plus tard, tu te déplaces de Paris, soit plus de 800 kilomètres, pour une heure de visite dans un aquarium dans lequel toute vie a été gommée.
Quand j'arrive dans la cabine du parloir, tu te trouves là, essayant maladroitement de cacher ces larmes qui débordent de tes yeux... Je ne puis t'expliquer la violence de l'instant tant elle est dure à retranscrire, surtout lorsque tu me racontes la fouille humiliante de tous tes orifices corporels que tu viens de subir, à l'issue de laquelle, devant des matonnes hilares et trop contentes d'humilier un DPS [1], par maman interposée, tu as dû tourner sur toi-même, nue, bras levés, écarter les jambes et tousser.
J'ai bien cru devenir fou et tuer un de ces chiens bleu blanc rouge - mais tu as su me camer et me montrer que le combat était ailleurs. L'administration pénitentiaire, quant à elle s'est empressée de dépêcher sur place le top de sa milice intra-muros, les ERIS [2] - une vingtaine de matons cagoulés, avec tenue d'assaut, pistolet 9mm, fusil à pompe et matraque, cachés derrière des boucliers anti-émeute, venus pour me ramener dans ma cellule. Ce jour-là, ils ont cassé à coups de masse tout qui était scellé dans plusieurs cellules de l'isolement.
48 heures plus tard, ils ont réitéré sur toi une nouvelle fouille humiliante avant ton départ à Paris. Pour la première fois, c'est moi qui t'ai demandé de porter plainte. Je t'épargne les détails de ce que le ERIS m'ont fait ce jour-là ! Le lendemain, ils m'ont transféré du côté de Nice afin d'annihiler toute velléité revancharde de ma part contre ces fumiers.
Silence, on tourne... over !
*
La seule explication plausible à tant de sadisme, de perversité envers notre famille en général et contre Mounir mon frère et moi en particulier, c'est qu'elle n'a d'autre but officieux que de nous rendre fous et de faire exploser le lien familial, afin de circonscrire chez les proches, toute volonté de dénoncer les mauvais traitements subis - de cette façon, personne ne vient remettre en question cette perverse politique issue de l'intifada sécuritaire, menée de main de maître par tous les Sarko-trafiquants du gouvernement.
Manque de pot pour tous ces cafards, notre famille est indivisible - mieux, elle n'est qu'une seule et même entité. Quant à moi grâce à eux, je suis devenu en acier inoxydable, je fais fi de ces moments terribles que l'administration pénitentiaire m'a fait vivre à travers ces mauvais traitements quotidiens, cet isolement au c½ur même de l'isolement, appelé dans d'autres pays d'Europe « isolement sonore » pour être précis - me coupant de toute vie, de tout contact humain, à l'image de ce pays de collabos, de réactionnaires et autres ordures dont certains sont affublées d'uniformes ou de toges. Ils voulaient me rendre haineux, je suis plus ouvert que jamais... Ils voulaient m'affaiblir, je suis plus fort que jamais... Ils voulaient me briser, je n'ai jamais été aussi souple de toute ma vie...
Pire est l'histoire, moins elle sert d'exemple, je n'attends rien de ces individus sadiques et prompts donneurs de leçons au reste du monde.
Silence, on pleure...
*
J'aurais pu te faire une description détaillée du quotidien d'un homme en quartier d'isolement, privé de tout, loin des siens, pire encore, coupé sensoriellement de ceux censés lui maintenir la tête hors de l'eau, après chaque plongeon de celle-ci dans la barbarie de la baignoire carcérale - bien au-delà de l'apnée quotidienne, jusqu'à la dilution définitive de tout ce qui fait d'une personne une entité sociable et confiante envers ses pairs - jusqu'à la noyade ultime de ce qui l'a construite.
Silence, on souffre...
*
Malgré tout ce que rit, et surtout au regard de ce que je ne t'ai pas écrit pour ne pas te faire souffrir davantage, je reste, ainsi que mon frère et Mounir, droit dans mes pompes, mes idées et mes sentiments.
Je t'embrasse très, très fort, en espérant avoir répondu en partie à ta question sur ma vision toute personnelle parce que vécue du maintien des liens familiaux intra-muros. En attendant, tu continues d'éclairer de ton courage et de ta ténacité l'opacité concentrationnaire de nos prisons... Je t'aime, à bientôt.

Ton fils Christophe

P.S. : Une pensée forte pour mon frère, Mounir, ainsi qu'à toutes les familles françaises de QIstes indignement traités. Vive nous !
Mais silence, on tue...

[1] DPS : Détenu Particulièrement Surveillé

[2] ERIS : Equipes Régionales d'Intervention et de Sécurité
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# Posté le samedi 16 juin 2007 16:22
Modifié le vendredi 15 février 2008 10:35